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What Have We Learned From the Oka Crisis?

In 1990, the province of Quebec was hit by one of the biggest crises in its history. Spawning a little over four months, the Oka Crisis, a heated land dispute between First Nations and the Canadian government, was namely marked by blocked roads and bridges, intense police mobilization (and the death of a police officer) and Canadian army intervention. Our colleague Éric Cardinal, senior consultant at our Montreal office and aboriginal affairs expert, vividly remembers what the climate was like back then, having experienced it first hand as a teenager having to cross the many checkpoints on his way to his summer job. Twenty five years later – and with a career thus far dedicated to Aboriginal rights – Eric today shares his thoughts on the historic event and looks at the progress made since then… and all the work that remains to be done. (Blog posting is in French). 

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Il y a 25 ans, éclatait l’une des plus importantes crises que le Québec moderne ait connues, la crise d’Oka : plus de 128 jours de conflits ; routes et pont bloqués ; mobilisation d’une centaine de policiers, dont l’un tué par balle ; intervention de l’armée canadienne…

Habitant alors à Saint-Constant et travaillant (emploi étudiant) à Sainte-Catherine, j’ai vécu cette crise de près. Chaque jour, pour me rendre au travail, je devais passer le point de contrôle de la Sûreté du Québec, celui que des citoyens (dont certains armés de bâtons à clous) ont rapidement érigé et, vers la fin de la crise, celui de l’armée canadienne, avec barbelés, tanks et mitraillettes. Un tel déploiement militaire n’avait pas été vu au Québec depuis la crise d’octobre 1970.

Ma réaction d’alors différait de celle de plusieurs de mes collègues, amis et membres de la famille, qui portaient un jugement plutôt lapidaire sur les Mohawks, ou les « Indiens » comme on les appelait à ce moment-là. De mon côté, ma réaction en était surtout une d’incompréhension et de curiosité. Quelque chose me disait que cette crise ne pouvait se résumer à une simple chicane de terrain… Il y avait nécessairement quelque chose de plus profond.

Lorsque, quelques années plus tard, je terminais une maîtrise en droit, j’ai saisi cette occasion pour me pencher sur la question des « droits des Autochtones » et plus particulièrement sur leurs revendications territoriales. J’ai découvert un univers qui m’était totalement inconnu et qui m’a permis de mieux saisir les difficultés éprouvées au Canada dans les relations avec les Premières Nations. J’ai découvert un passé façonné par les valeurs d’alors marqué entre autres par la politique d’assimilation menée par les autorités gouvernementales, la scandaleuse histoire des pensionnats, le confinement dans des réserves et autres méfaits de l’histoire.

Les positions affichées par certains groupes des Premières Nations au soutien de leurs réclamations m’ont permis de prendre la mesure de toute la frustration cumulée avec les années. S’agissant des revendications territoriales, la question est bien documentée aujourd’hui : le Canada s’est construit, en partie du moins, sur des terres qu’occupaient à l’origine les Premières Nations, mais à qui l’on n’a pas reconnu cette propriété ou, quand celle-ci l’a été par traité ou autrement, à laquelle on n’a pas donné véritablement suite. Au Québec, hormis la Paix des Braves, le contentieux sur cette question n’est toujours pas résolu. Il y a aussi des activités faisant partie des « droits ancestraux » qui sont reconnus depuis 1982, protégés par la constitution et que les gouvernements doivent respecter, en principe.

J’ai compris aussi que les Autochtones sont des peuples distincts, et qu’ils forment des nations avec les mêmes aspirations que toute autre nation. Malgré les aléas de l’histoire, les Premières Nations canadiennes ont réussi à préserver leurs identités, leurs cultures et leurs langues.

Mais, en 1990, cette réalité était peu ou mal connue. L’impact de cette crise sur les relations entre Premières Nations et Québécois aurait peut-être été moindre si l’on avait su… La crise d’Oka a malheureusement renforcé chez de nombreux Québécois l’idée que les Autochtones vivent à la marge de nos sociétés et qu’ils refusent de respecter les lois du Québec. Ce fossé d’incompréhension a manifestement été exacerbé à la suite de cette crise.

Qu’en est-il 25 ans plus tard ? Malheureusement, de nombreux irritants et quantités de situations non résolues persistent. Mentionnons ce grand nombre d’occasions manquées, comme ces 400 recommandations de la Commission royale sur les peuples autochtones, dont une minorité seulement a été mise en œuvre, ou la Déclaration de l’ONU sur les droits des peuples autochtones qui, bien qu’adoptée par le gouvernement canadien, en est encore à l’étape des vœux pieux. Et que dire des appels sans suite à des enquêtes nationales comme les demandes d’enquête sur la question du nombre disproportionné de femmes autochtones violentées, assassinées ou disparues.

Et puis, il subsiste toujours une large méconnaissance dans la population des droits des peuples autochtones. Force est de constater que les programmes d’enseignement sont encore muets sur plusieurs pans de l’histoire récente des Premières Nations ou n’offrent qu’un point de vue incomplet des enjeux sous-jacents. Les étudiants québécois sont toujours essentiellement exposés à la portion précolombienne de l’histoire qui perpétue le côté passéiste de la réalité des Premières Nations. À cela, ajoutons que les Autochtones restent encore les grands oubliés des médias, de la littérature, du cinéma ou de la télévision.

En 25 ans, la situation s’est certes améliorée. Pensons aux excuses officielles prononcées par le gouvernement fédéral en 2008 pour le scandale des pensionnats, à la création de la Commission de vérité et réconciliation qui vient de remettre son rapport, aux excuses publiques faites aux Premières Nations par les gouvernements du Manitoba et de l’Alberta ainsi qu’aux nombreuses ententes conclues avec différentes communautés, dont la Paix des Braves avec la nation crie et celles du même type avec les Naskapis près de Schefferville et les Inuits du Nunavik.

Mais il reste encore beaucoup à faire, car hormis ces ententes, une vaste partie des autres réclamations des nations au Québec est toujours en suspens. Je pense particulièrement aux Atikamekws et aux Innus, dont les négociations en vue de conclure un traité durent depuis plus de 35 ans… Même les demandes des Mohawks, au cœur de la crise de 1990, font toujours l’objet de négociations. À ce titre, voilà qu’au moment d’écrire ces lignes, la communauté Mohawk de Kahnawake vient de réélire avec une forte majorité Joe Norton, qui était grand chef lors de la crise en 1990. Vingt-cinq ans plus tard, il reste beaucoup de travail à faire de ce côté.

Cela fait maintenant près de 20 ans que je me consacre aux enjeux des relations Autochtones-Québec et force est de constater que nous n’avons pas encore réussi à saisir ce que signifiait réellement la crise d’Oka. En ce 25e anniversaire de crise, et à la veille du 375e anniversaire de Montréal, souhaitons que l’on parvienne à mieux connaître l’histoire de ces peuples et que l’on amorce les démarches constructives qui permettront de leur faire une place à part entière au sein de notre société.

Une version abrégée de ce billet d’Éric Cardinal, expert des enjeux autochtones et conseiller principal à notre bureau de Montréal, a été publiée dans La Presse d’aujourd’hui).